La Fontaine//
La Goutte et l'Araignée.
Exposé pendant deux mois à la Maison des contes et histoires.

Livre III
8_La Goutte et l'Araignée.
Quand l'Enfer eut produit la Goutte et l'Araignée,
"Mes filles, leur dit-il, vous pouvez vous vanter
D'être pour l'humaine lignée
Egalement à redouter.
Or avisons aux lieux qu'il vous faut habiter.
Voyez-vous ces cases étrètes,
Et ces palais si grands, si beaux, si bien dorés :
Je me suis proposé d'en faire vos retraites.
Tenez donc, voici deux bûchettes ;
Accomodez-vous, ou tirez.
- Il n'est rien, dit l'Aragne, aux cases qui me plaise."
L'autre tout à rebours, voyant les palais pleins
De ces gens nommés médecins,
Ne crut pas y pouvoir demeurer à son aise.
Elle prend l'autre lot, y plante le piquet,
S'étend à son plaisir sur l'orteil d'un pauvre homme,
Disant :"Je ne crois pas qu'en ce poste je chôme,
Jamais Hippocrate me somme."
L'aragne cependant sa campe un lambris,
Comme si de ces deux lieux elle eût fait bail à vie,
Travaille à demeurer : voilà sa toile ourdie,
Voilà des moucherons de pris.
Une servante vient de balayer tout l'ouvrage.
Autre toile tissue, autre coup de balai.
Le pauvre bestion tous les jours déménage.
Enfin, après de vain essai,
Il va trouver la goutte. Elle était en campagne,
Plus malheureuse mille fois
Que la plus malheureuse aragne.
Son hôte la menait tantôt fendre du bois,
Tantôt fouir, houir : goutte bien tracassée
Est, dit-on, à demi pansée.
"Oh ! je ne saurais plus, dit-elle, y résister.
Changeons, ma soeur l'aragne." Et l'autre d'écouter :
Elle la prend au mot, se glisse en la cabane :
Point de coup de balai quioblige à changer.
La goutte, d'autre part, va tout droit se loger
Chez un prélat, qu'elle condamne
A jamais du lit ne bouger.
Cataplasmes, Dieu sait ! Les gens n'ont point de
De faire aller le mal toujours de pis en pis
L'une et l'autre de la sorte son compte,
Et fit très sagement de changer de logis.







